La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle

IL EST RESSUSCITÉ !

N° 113 – Janvier 2012

Rédaction : Frère Bruno Bonnet‑Eymard


CAMP NOTRE-DAME DE FATIMA 2011

LA RUSSIE DE VLADIMIR POUTINE (1)

En octobre 1917, la Russie succombait à une violente révolution menée par Lénine et la plaçant durant soixante-quatorze années sous la possession d’un régime communiste, régime athée et féroce, animé d’une fureur permanente, illimitée, contre tout ce qui n’était pas lui. Environ soixante millions de victimes succombèrent aux atrocités, persécutions, déportations, famines et emprisonnements, sans compter celles de la Seconde Guerre mondiale que l’Union soviétique de Staline rendit possible par la signature d’un accord secret avec l’Allemagne.

Toutefois, en 1991, en quelques mois seulement, sans coup férir, sans heurt, sans révolution, sans soulèvement, sans mort, la toute-puissante Urss se désintégra en même temps que la Russie se libéra de ce régime communiste qui la fit tant souffrir. Mais ce fut pour tomber aussitôt dans une anarchie politique et économique qui conduira le pays à sa ruine en août 1998.

Pourtant, il faut reconnaître que la situation en Russie, depuis, a bien changé. Une certaine paix, un certain ordre politique et social semblent désormais y régner ; le pays connaît depuis quelques années un redressement économique incontestable, il recouvre une puissance militaire et une autorité diplomatique reconnues. Ce redressement est bien daté : 9 août 1999, date à laquelle Boris Eltsine, alors président de la Fédération de Russie, nomma Vladimir Poutine au poste de Premier ministre, avant que ce dernier lui succède définitivement après quelques mois seulement, en tant que chef de l’État.

Simple coïncidence ? C’est ce que laisse entendre Marie Mendras : « Vladimir Poutine a eu de la chance et en a fait bon usage. » (“ La Russie contemporaine ”, par Gilles Favarel-Garrigues et Kathy Rousselet, éd. Fayard, p. 113) Et fort de cette “ chance ”, Poutine aurait réussi à concentrer le pouvoir au sein de quelques cercles dirigeants et à museler toutes les oppositions possibles. « Les acteurs économiques et sociaux ont fini par accepter le contrat ” du pouvoir, qui consiste à se soumettre aux règles d’en haut... L’une de ces règles est de rester en dehors de la politique et de ne jamais critiquer les décisions prises. Les résultats attestent l’efficacité des méthodes arbitraires... Rares sont les intellectuels, les députés indépendants, les militants des droits de l’homme qui osent contester haut et fort le régime. » (ibid., p. 114)

Nous, nous voulons au contraire expliquer comment cette nomination de Vladimir Poutine a d’abord été l’aboutissement d’une succession d’événements finalement providentiels (deuxième partie) et pourquoi la Russie doit à cet homme et à lui seul, à celui qui s’est rapidement imposé comme un grand chef d’État, la fin de son “ Exil ”, la renaissance qu’elle connaît aujourd’hui, tout simplement sa restauration politique (troisième partie).

Mais encore faut-il disposer des bonnes clefs de compréhension, celles données par l’abbé de Nantes dans sa magistrale étude sur la Russie publiée en 1982, dans un contexte, il est vrai, bien différent (“ La Russie avant et après 1983 ”, La Contre-Réforme catholique no 184, décembre 1982). L’Urss, c’est-à-dire la Russie sous possession communiste, représentait alors une puissance militaire considérable et se préparait, de toute évidence, à envahir l’Europe occidentale dont la France, perspective qui ne semble plus, aujourd’hui, d’actualité. Mais les enseignements de notre Père restent plus que jamais vrais.

Première clef d’interprétation donnée par notre Père : la dénonciation, avec Alexandre Soljenitsyne, de l’erreur de l’Occident qui « consiste à tenir le peuple russe, l’empire des tsars, la Russie éternelle pour l’ennemi juré, l’ennemi mortel de l’Occident et non pas le communisme, marxiste, léniniste, stalinien, qui serait une idéologie et un programme comme les autres » (ibid., p. 3). Se trompant d’ennemi, l’Occident ménageait le communisme soviétique autant qu’il décourageait, et décourage toujours d’ailleurs, le nationalisme russe, irrémédiablement déconsidéré à ses propres yeux.

Le fléau serait l’impérialisme moscovite, le nationalisme russe qui seuls expliquaient les violences inhumaines de l’État soviétique. Par un singulier renversement des rôles, le communisme en était excusé. « Idéologie comme les autres ! État souverain autant que les autres ! malheureusement teintés encore de leur sauvagerie originelle, cruauté, despotisme, impérialisme russes, ou plutôt moscovites, asiatiques, dont l’Occident saura les guérir à force de douceur, de générosité, de patience. Et d’exemple ! D’abord leur donner l’exemple du respect des Droits de l’homme et de la liberté ! » (ibid., p. 5)

Erreur fort répandue en Occident, jusque dans l’Église ; en fait crime monstrueux, car c’était confondre la victime, la Russie et son peuple, avec son bourreau, le communisme, foncièrement inhumain et satanique, le seul qui fut, qui est l’ennemi véritable de nos pays d’Occident d’ancienne Chrétienté. C’était également laisser « l’Union soviétique agir à ciel ouvert, partout dans le monde et sous toutes les formes, et même sous la forme brutale de l’agression armée, de l’occupation de nouveaux pays. » (ibid.)

Mais pourquoi une telle erreur ? Parce que le communisme a ses origines dans l’idéologie terroriste de la Révolution de 1789 dont les sources sont elles-mêmes américaines. « On croyait tout ce fatras révolutionnaire venu de Genève, sorti tout bouillonnant de la cervelle malade de Jean-Jacques. Partis de Wittenberg et de Genève, puis de Londres où ils s’arment de judéo-maçonnerie, les principes de la révolution universelle passent en réalité par Washington et Yorktown, pour nous revenir par Franklin, Jefferson, et ce grand benêt de La Fayette. » (ibid., p. 7) Et c’est Napoléon qui les a ensuite imposés à toute l’Europe, jusqu’à Moscou. « C’est cette peste démocratique ou révolutionnaire, c’est tout un, idéologie aussi inhumaine qu’antichrétienne, qui enflamme alors les esprits allemands. C’est à qui mieux mieux établira, et exportera, la théorie d’un État Léviathan panoptique, perpétuellement absolu et terroriste qui ferait, à lui seul, la révolution intégrale et le bien des peuples par le fer et le feu. Ce mélange de rationalisme absolu et de romantisme hagard qui conduit en ligne directe de Kant à Hegel, et de Hegel à Marx et Engels. » (ibid.)

C’est de ces sources étrangères que la Russie reçut le communisme et ce n’était la faute ni du tsar ni de l’orthodoxie ! Pire, cet « Occident juif, anglo-saxon, germanique, maître de tous les peuples civilisés et chrétiens du monde, cet Occident commettrait au contraire la plus grande erreur s’il portait, par extraordinaire, un coup violent, un coup mortel au communisme. Car le communisme est son allié, son rabatteur, son exécuteur des hautes et basses œuvres, son terroriste et son garde-chiourme. » (ibid.) C’est en vertu de cette union de tous les pouvoirs “ démocratiques ” de l’univers y compris ceux de l’Urss que leurs ennemis communs, c’est-à-dire les nations chrétiennes, doivent être dominés, laminés et finalement disparaître.

La Russie semble aujourd’hui libérée du joug communiste. Mais l’analyse de l’abbé de Nantes se vérifie plus que jamais, car la haine de nos démocraties libérales contre la Russie n’a jamais désarmé et toutes les critiques dont fait l’objet aujourd’hui Vladimir Poutine et son gouvernement, comme nous le verrons, ne sont en réalité que l’expression de la détestation irrépressible de nos pays occidentaux pour le nationalisme du peuple russe et sa religion chrétienne orthodoxe.

Deuxième clef de compréhension... mais le mot est bien faible. Il s’agit plutôt de la grande lumière pour notre temps, car signe de salut pour un monde qui court à sa perte, que sont les révélations, les demandes et les promesses de Notre-Dame à Fatima en 1917. Notre Père n’a eu de cesse de les étudier, les comprendre, les méditer et les faire connaître. Or la Russie y tient une bonne place et c’est le moment de relire ce que la Vierge, la concernant, confia à Lucie, François et Jacinthe le 13 juillet 1917 :

« ... La guerre va finir. Mais si l’on ne cesse d’offenser Dieu, sous le règne de Pie XI, en commencera une autre pire. Quand vous verrez une nuit illuminée par une lumière inconnue, sachez que c’est le grand signe que Dieu vous donne qu’il va punir le monde de ses crimes, par le moyen de la guerre, de la famine et des persécutions contre l’Église et le Saint-Père.

« Pour empêcher cela, je viendrai demander la consécration de la Russie à mon Cœur Immaculé et la communion réparatrice des premiers samedis du mois. Si l’on écoute mes demandes, la Russie se convertira et l’on aura la paix. Sinon elle répandra ses erreurs à travers le monde provoquant des guerres et des persécutions contre l’Église. Les bons seront martyrisés, le Saint-Père aura beaucoup à souffrir, plusieurs nations seront anéanties.

« À la fin, mon Cœur Immaculé triomphera. Le Saint-Père me consacrera la Russie qui se convertira, et il sera donné au monde un certain temps de paix. »

Révélation impressionnante, car ce que la Sainte Vierge a annoncé s’est réalisé : la révolution bolchevique, la nuit illuminée du 25 au 26 janvier 1938, la Seconde Guerre mondiale, l’envahissement des pays d’Europe de l’Est “ libérés ” par l’armée soviétique, l’anéantissement des nations par la Russie répandant ses erreurs dans le monde et les millions de victimes à la suite de tous ces événements. « Le peuple que Dieu a choisi pour “ verge de sa Colère ” et châtier l’Occident apostat, c’est la Russie. »

Et c’est pourtant ce même peuple qui est l’objet d’une mystérieuse prédestination, d’une préférence inexplicable du Cœur de Dieu qui l’a confié au Cœur Immaculé de Marie. Mais encore faut-il que le Pape daigne faire et ordonne à tous les évêques du monde catholique de consacrer également la Russie, la seule Russie, à ce Cœur Immaculé ! Or cette consécration, malgré l’acte d’offrande du 25 mars 1984 réalisé par le pape Jean-Paul II, n’a jamais été prononcée. Tous les papes de Pie XI à Benoît XVI, à l’exception de Jean-Paul Ier assassiné avant d’avoir accompli cette consécration comme il en avait exprimé le désir, se sont obstinément refusés à obéir à cette demande de Notre-Dame de Fatima, demande qui leur était pourtant un ordre. Mystère d’iniquité !

En conclusion du chapitre consacré à cette révélation céleste, l’abbé de Nantes écrivait : « Aussi, à la lumière de Fatima, nous évoluons de nos convictions spontanées vers une sagesse plus profonde. Hier, la Russie nous paraissait être le peuple satanique par essence, le fléau de l’humanité et nous, l’Occident démocratique, quoique abandonnés, esclaves de toutes nos passions et asservis par notre volonté au pouvoir franc-maçon et à son capitalo-socialisme athée, nous nous flattions d’être le Monde libre, nations bénies de Dieu, assurées de sa protection contre tout assaut de l’Ennemi.

« Maintenant, la Russie nous apparaît sous un tout autre jour, comme un peuple possédé par Satan... De la Russie tourmentée, exténuée, la Vierge Marie est établie gardienne. Elle saura l’exorciser, la délivrer par la Puissance divine dont elle est médiatrice. Il lui suffit que cette possédée lui soit consacrée officiellement par les évêques du Monde libre. Libre, mais infesté par Satan. Là est le point noir, le seul point noir dont dépendent l’avenir du monde et le salut de millions d’âmes. Y pensez-vous, très Saint Père ? » (ibid., p. 16)

La Sainte Vierge aime la Russie. C’est entendu ! Mais pourquoi une telle prédilection de notre très chérie Mère du Ciel pour ce peuple ? Le salut qui lui est promis, le mérite-t-il vraiment ?

Là encore, l’abbé de Nantes nous met d’emblée sur le chemin de la vérité en répondant au nom de tous ceux qui, connaissant les révélations de Fatima, veulent sortir de cette méconnaissance totale où nous sommes vis-à-vis des Slaves en général et des divers peuples de la sainte Russie en particulier :

« Nous voudrions connaître à fond l’histoire de ce peuple afin de mieux comprendre les prédilections et les desseins divins providentiels. Afin de discerner nous-mêmes ce que cette Russie, aimée de Notre-Dame de Fatima, conserve d’admirable, qui survivra et qui évangélisera le monde, et ce qu’elle a de disgracieux, de pernicieux par quoi lui est venu son malheur et qu’il nous faut excuser peut-être, mais détester pour anticiper en nos pensées, en nos cœurs et en nos prières cette consécration, cette conversion attendues, qui doivent marquer l’ouverture d’une sainte paix dans tout l’univers, l’ouverture du règne universel du très Saint Cœur Immaculé de Marie, et par lui, du règne de Dieu. » (ibid.)

Ce sera l’objet de notre première partie que de récapituler l’histoire de l’ancienne Russie pour connaître ses vertus et ses tares, en suivant pas à pas la synthèse géniale qu’en a faite l’abbé de Nantes, toujours dans ce numéro incontournable de La Contre-Réforme catholique n° 184 de décembre 1982.

PREMIÈRE PARTIE :
DE LA SAINTE RUSSIE À L’UNION SOVIÉTIQUE :
LES VERTUS ET LES TARES DANS L’ANCIENNE RUSSIE

L'ADMIRABLE CHRÉTIENTÉ KIÉVIENNE

L’histoire de l’ancienne Russie remonte au huitième siècle avec la fondation par les Slaves de Kiev et de Novgorod. « Les Normands de Rjurik se taillent au siècle suivant un immense empire aux frontières indécises de la Baltique à la mer Noire. » (ibid., p. 17)

« Normands et “ Russ ” de Kiev descendent en 860 assiéger Constantinople. Ils seront repoussés par l’intervention de la Theotokos, la Bienheureuse Vierge Marie Mère de Dieu. Paradoxalement, puisque ce fut leur défaite, les Russes continuent d’en célébrer le souvenir le 1er octobre, fête de l’Intercession, depuis longtemps oubliée par les Grecs. » (ibid.) Et en retour, ils recevront de Constantinople les grands saints Cyrille et Méthode qui évangéliseront les Bulgares, baptiseront leur roi Boris, feront des chrétiens à Kiev et poursuivront leur extraordinaire marche apostolique jusqu’au centre de l’Europe. Ce sont eux qui traduisirent les Évangiles en slavon et les fixèrent par écrit en inventant une écriture nouvelle, le cyrillique.

« L’évangélisation reprendra le siècle suivant, par des prêtres bulgares, et connaîtra un succès merveilleux. Sainte Olga, princesse de Kiev, baptisée en 954, amène son petit fils, le grand-prince Vladimir, à se convertir. » (ibid.) Il se fait baptiser, lui et tout son peuple en 988, tel Clovis cinq cents ans plus tôt, et son royaume de Kiev devient un modèle des États chrétiens. Sa petite-fille épousera Henri Ier de France et instaurera à Soissons le même système de sécurité sociale que son grand-père avait établi à Kiev. À sa mort, l’un de ses fils resté païen tue deux de ses frères pour les supplanter, Boris et Gleb. Pour avoir préféré mourir plutôt que de livrer un combat fratricide, ils deviendront les saints préférés du peuple russe.

Sous le règne du prince Iaroslav (1019-1054), le royaume de Kiev atteint son apogée et maintiendra son rayonnement missionnaire, sa haute civilisation durant deux siècles jusqu’à l’invasion mongole en 1240. Alors Novgorod reprendra le flambeau.

LES SAINTS RUSSES.

« De cette première civilisation kiévienne, les saints furent les inspirateurs et les créateurs. » (ibid.)

Au-dessus de tous, les saints qui ont souffert la passion, Boris et Gleb, auxquels nous venons de faire allusion et saint Igor de Tchernikov (1147). « Viennent ensuite les saints moines. Antoine l’anachorète qui, à l’exemple de saint Athanase fondateur du monastère du mont Athos en 960, instaura la vie érémitique aux environs de Kiev... Saint Théodose lui succède et adopte la Règle des studites pour cette “ laure des grottes ” qui devient le premier des grands monastères russes, méritant ainsi le titre de Patriarche des moines russes, et comme leur saint Benoît ! » (ibid.)

L’abbé de Nantes énumère les princes chrétiens qui réalisèrent le royaume de Dieu sur la terre, tels saint Vladimir Monomaque, son petit-fils saint Vlevolod de Novgorod, vainqueur des Suédois sur la Néva (1240) et des chevaliers teutoniques (1242). Puis les grands évêques, bâtisseurs de cathédrales et missionnaires tels saint Abraham de Smolensk, le premier starets, l’inventeur de cette sorte de moines charitables qui se laissent assaillir dans leur solitude par le pauvre peuple, éternel pèlerin, avide de conseils et de consolations spirituelles, les startsi. » (ibid.)

L’Église de Kiev puis de Moscou demeurera attachée à Rome. Elle le restera longtemps après le schisme byzantin de 1054.

L’ÂME RUSSE.

« Quoi qu’il en soit, c’est à Kiev que s’est façonnée l’âme russe, faite de radicalisme évangélique, d’un sens violent du péché et d’un élan égal vers la sainteté ; et son désir obsédant de purification et de transfiguration allant jusqu’à la hantise d’une rédemption universelle et même cosmique. Le nœud de ce mysticisme est assurément cette pitié viscérale que le Russe, si souvent tenté par le vertige de la cruauté inutile, éprouve pour la “ souffrance innocente ”, pour le “ juste persécuté ”. Qu’y a-t-il de plus évangélique qu’un tel sentiment, si profondément imprimé dans l’âme slave devenue chrétienne ?

« Ajoutez à cela, recommande l’abbé de Nantes, ces autres caractères fondamentaux du mysticisme russe populaire, le sens communautaire, le détachement des biens terrestres satisfait par les pèlerinages des pauvres gens, pérégrinations sans fin d’un monastère à un autre, et l’éblouissement des âmes dans l’exubérance de la liturgie byzantine et le flamboiement des iconostases, et vous connaîtrez, vous aimerez l’âme russe. » (ibid.)

Mais la civilisation chrétienne est perturbée, presque même chassée, par les incessantes vagues dévastatrices de Tartares. Elle se réfugie aux treizième et quatorzième siècles dans les impénétrables forêts du Nord. « Lentement, elle renaît à Novgorod, à Rostov puis à Moscou où le métropolite Pierre fixe son siège en 1325. La cathédrale de l’Assomption qu’il y bâtit devient la primatiale de toute la Russie.

« C’est alors qu’un saint anachorète, saint Serge de Radonège fonde près de Moscou la laure de la Sainte-Trinité, sous la règle de saint Théodose de Kiev, en 1344. Les foules y accourent et le rayonnement spirituel du monastère accompagne l’ascension politique de Moscou, érigée en capitale par le prince Jean Ier... Et quand le 8 septembre 1380, à Koulikovo, Jean Ier livre bataille aux Tatars de la Horde d’or, saint Serge en prière soudain se relève, transfiguré, et annonce à ses moines : “ Nous avons vaincu ! ” Comme fera, exactement, saint Pie V à Rome au jour et à l’heure même de la victoire de Lépante en 1571. » (ibid., p. 18)

LE SCHISME, COMMENCEMENT DES MALHEURS

Le schisme de Moscou s’érigeant en troisième Rome fut le commencement de tous les malheurs de ces admirables peuples chrétiens de la Russie d’Europe. En annonçant « la conversion de la Russie » à Fatima, la Sainte Vierge fait directement allusion à cette rupture qui a pesé et pèse encore sur notre histoire.

Tout commence au concile de Florence au cours duquel fut signé le 6 juillet 1439 un décret d’union entre Latins et Grecs sur les questions théologiques qui les opposaient. Union fragile et brève, mais qui montre en même temps qu’elle était et demeure toujours possible. Elle provoqua par ricochet la rupture de Moscou avec l’une et l’autre obédience.

Pour Moscou, les “ orthodoxes ” byzantins, donc schismatiques, avaient failli à leur mission historique en se ralliant à Rome. Moscou jugea que c’était une véritable apostasie. De retour de Florence, le métropolite Isidore, zélé défenseur de l’union, fut jeté en prison par le grand-prince Basile qui imposa son remplacement par Jonas. Donc ne restait à ses propres yeux que Moscou, la troisième Rome qui devenait ainsi le centre de l’orthodoxie dissidente. Le schisme sera définitivement consommé lors du concile de Moscou en 1448.

Notre Père fait remarquer que la responsabilité du schisme incombe entièrement au grand-prince Basile. La principale figure de celle qui se présentait désormais comme la troisième Rome était le grand-prince, plus tard ce sera le tsar, puis l’empereur, en tout cas toujours un laïc. « Tout recul de Rome se solde par un alourdissement du pouvoir temporel et cette loi ne souffre pas d’exception... Le coup de force schismatique du grand-prince Basile l’Aveugle marqua l’avènement de l’autocratisme en Russie et le début du déclin de la spiritualité moscovite. S’il y a une filiation à rechercher entre le régime soviétique et le régime tsariste, c’est dans le schisme de 1448 qu’il faut le dénoncer. Ce fut le premier de tous les malheurs qui allaient venir. » (ibid.)

LE DÉPÉRISSEMENT DE LA RELIGION SOUS LE RÈGNE DES AUTOCRATES

Depuis le schisme, le pouvoir civil monte tandis que le pouvoir spirituel tombe en servitude. C’est toujours le premier qui décide des destins du second. Parmi ces représentants du pouvoir civil, les autocrates, citons d’abord Ivan III (1440-1503). De grand-prince, il commence à se faire appeler tsar c’est-à-dire César. Il étend immensément la grande principauté de Moscou et fonde l’État moscovite. Avec la fin de l’indépendance de Novgorod (1478), l’État moscovite quadruple sa surface et repousse ses frontières jusqu’à la Baltique, la mer Blanche et l’Oural. L’annexion de la grande principauté de Tver en 1485 met fin au seul centre politique qui se fût montré capable de rivaliser avec Moscou. Plus à l’Ouest, des guerres contre l’État polono-lituanien (1492-1503) permettent à Ivan III d’annexer d’importants territoires russes et même ukrainiens. Sur le plan intérieur, le règne d’Ivan III voit apparaître les prémices d’une administration d’État. La disparition du joug mongol, l’unification presque totale de la Russie coïncide avec l’idée d’une monarchie de droit divin. Aux yeux de l’abbé de Nantes, Ivan III fut un très grand prince, convaincu de la mission divine du peuple russe dans un monde dévoyé.

Mais sa gloire sera éclipsée par son petit-fils, Ivan IV dit le Terrible (1533-1584). Surnommé ainsi par son peuple après le massacre qu’il perpétra à Novgorod en 1570, à la suite de révoltes. C’est le premier souverain russe couronné officiellement tsar (en 1547) et il devient ainsi « le représentant de Dieu sur toute la Russie ». Les treize premières années de son règne constituèrent l’une des plus grandes périodes de réforme intérieure, de développement extérieur et de centralisation du pouvoir de l’État que connut l’histoire russe. Il est le premier à prendre des allures de parfait autocrate. Comme l’écrit notre Père, « il n’est que la version russe... d’une espèce nouvelle de souverains, monstres d’orgueil en habit de soie, tels Henri VIII et Élisabeth d’Angleterre, tels les rois et les princes luthériens qui, dégagés de la tutelle romaine, semblent retourner à la férocité de leurs ancêtres barbares. » (ibid., p. 19) Ivan IV prince despote ? Oui certes, reconnaît l’abbé de Nantes. Mais que d’émules il avait alors, à l’époque en Europe ! Et Staline doit beaucoup plus aux théories de Luther, théoricien de l’absolutisme, apologiste de la Force, et aux exemples des Hohenzollern qu’à ceux des tsars sacrés de la sainte Russie.

Puis la dynastie des Rjurik tombe après sept siècles de service de la civilisation chrétienne russe, victime de son schisme, victime de ses excès, en 1598. À l’issue du Temps des troubles, de grande misère, d’invasion et d’anarchie, les boyards élisent tsar Michel Romanov dont la dynastie régnera trois cents ans, jusqu’à 1917, autres temps troubles.

LES LUTTES INTESTINES DE L’ÉGLISE RUSSE.

Avec retard, la Russie entre dans le grand mouvement européen de Renaissance et de réforme religieuse déclenché en Occident par l’afflux de manuscrits anciens, réchappés de la ruine de Constantinople par l’invention de l’imprimerie et cent autres causes... Aussi l’édition des livres liturgiques et dogmatiques impose la nécessité d’une révision des vieux textes en usage, et de leur confrontation avec les livres merveilleusement imprimés par les moines byzantins depuis plus d’un siècle. C’est toute l’immense question d’une réforme de l’Église russe qui est ainsi soulevée.

Le tsar Alexis voulut entreprendre cette réforme de l’orthodoxie moscovite pour la rapprocher de la manière grecque et nomma patriarche en 1652 Nikon avec mission de la conduire jusqu’à son terme. « Malheureusement, faute de l’autorité souveraine de Rome et d’institutions comparables par leur science et leur discipline aux grands ordres religieux catholiques, les réformateurs moscovites ne pourront mener à bien une si vaste entreprise. » Ils ne parviendront jamais à faire comprendre et accepter par le peuple même leurs plus légitimes décisions. Les réformateurs finirent par se diviser entre eux, le protopope Avvakum allant même jusqu’à se rebeller contre le métropolite Nikon. Cela aboutira au concile de 1666 « qui consomme la rupture, définitive pourrait-on dire, entre l’Église établie et le mysticisme populaire russe. » (ibid.)

Mais la révolte n’est pas “ matée ”. Elle s’étend jusqu’à l’outre-Volga. Les moines de Solovki prennent les armes et le pauvre peuple moujik prend parti pour les raskolniki, les Vieux-Croyants, plus proches de lui, partisans de l’intégrité de la vieille tradition russe, contre les innovations des Grecs et des Latins. Ils n’eurent pas de Pape pour s’en sortir, mais un autre Pierre surnommé l’Antéchrist. Persécutés, dispersés, torturés, les raskolniki connaîtront une fin cruelle.

« Le Raskol survivra comme une plaie vive, formant hémorragie, au flanc de l’Église moscovite. C’est un fanatisme pour Dieu devant lequel on ne peut que s’incliner, même si nul ne saurait l’approuver. Le peuple russe ne l’a jamais oublié. » (ibid., p. 20)

L’ANTÉCHRIST EN RUSSIE EST ALLEMAND.

Pierre Ier (1682-1725) inaugure une période que l’abbé de Nantes appelle “ les temps maudits ”. Surnommé le Grand par ses courtisans et les Occidentaux, il fut communément appelé par le peuple russe l’Antéchrist. Mais notre Père préfère lui donner le nom de Pierre l’Allemand. Il détestait son peuple, il méprisait son propre clergé. Après la mort du patriarche Adrien qu’il ne remplacera pas, ses blasphèmes, son irréligion n’auront plus de frein. Il s’empare des biens ecclésiastiques. « il crée un “ saint-synode ” pour être l’instrument servile de sa domestication de l’Église » (ibid.). Enfin, il trouve dans le moine Théophane Procoviev l’instrument dont il rêve pour la protestantisation, la germanisation de Moscou.

Catherine II (1729-1796) avancera encore dans la voie de ce despotisme, de cette mise en servage de toute la nation, à la mode prussienne, si contraire au génie slave. N’oublions pas que cette “ Catherine de Russie ” était saxonne comme Luther.

« Au même moment où les démons de l’Allemagne protestante et rationaliste se jetaient sur Moscou, la “ Petite Russie ”, l’Ukraine, connaissait un merveilleux réveil religieux, sous l’influence des universités catholiques de Pologne. Quantité de jeunes moines kiéviens franchissaient la frontière et, soit à Vilna, soit à Cracovie, passaient au catholicisme et faisaient d’excellentes études dans le climat triomphal de la Contre-Réforme catholique romaine et française du dix-septième siècle. Revenus en Ukraine et retournés à l’orthodoxie, leur intelligence et leur piété les faisaient désigner pour évêques ou higoumènes des métropoles et monastères de la Grande-Russie, même par Pierre Ier l’Allemand ! On faisait sans le dire l’Ounia (c’est-à-dire l’union) en passant du catholicisme à l’orthodoxie et vice versa. La Russie se catholicisait. » (ibid.)

« Saint Dimitri de Rostov est le plus remarquable des Kiéviens en répandant avec ardeur les doctrines de contre-réforme catholique au cœur même de la Russie, y provoquant un renouveau de ferveur eucharistique, en y instituant la dévotion au Sacré-Cœur, dès 1689, l’année de Paray-le-Monial ! » (ibid.)

De 1700 à 1763, les Ruthènes et les Ukrainiens comptèrent soixante-dix évêques en Grande-Russie. La plupart d’entre eux étaient de tendance conservatrice et, par conséquent, catholicisants en théologie. « Jamais ne fut plus proche, imminente même, la conversion de la Russie à l’éblouissante vérité et gloire de l’Église romaine. » (ibid.) Ils plaisent à Pierre le Grand à cause de leur instruction incomparablement supérieure à celle de leurs confrères moscovites. Mais leur manque de souplesse vis-à-vis du pouvoir central finit par lasser l’intéressé qui devait se rabattre sur ce Procoviev que nous avons évoqué, renégat kiévien.

Il faut également mentionner les jésuites qui s’installèrent à Moscou durant cette période et qui plurent eux aussi à l’ “ Antéchrist ” par leur prestige intellectuel et moral. « Ainsi la Russie allait-elle demeurer, comme la France, pendant tout le dix-huitième siècle, le champ de bataille des deux religions, des deux civilisations, de deux formes permanentes de l’esprit moderne, la latine et la germanique, la catholique romaine et la luthéro-calviniste. Par la force de l’autocratie, c’est l’esprit germanique qui l’emportera cent ans durant, de 1694 à 1796. » (ibid.)

LE RÉVEIL MYSTIQUE RUSSE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

Mais le dix-neuvième siècle verra en Russie un renouveau mystique incontestable. En 1821, le vieux monastère d’Optino est relevé de ses ruines et ses startsi bénéficieront aussitôt d’une renommée exceptionnelle par l’initiation à la “ Prière perpétuelle ” des foules de pèlerins. Non loin de là, le plus grand saint russe de l’époque moderne, saint Séraphin de Sarov, attire à lui des foules de pèlerins auxquels il apprend la “ Prière de Jésus ” et qu’il embrase de sa dévotion. Cette piété populaire, d’ailleurs partagée par une grande partie de la noblesse, et par la famille impériale, jettera ses derniers feux avant la tourmente.

LA RÉVOLUTION ? UN ATTENTAT ANTIRUSSE !

Nous achevons cette brève évocation de l’histoire de la Russie par les règnes de ses derniers tsars : Alexandre Ier (1801-1825), Nicolas Ier (1825-1855), Alexandre II (1855-1881), Alexandre III (1881-1894) et enfin Nicolas II (1894-1917).

Les manuels d’histoire présentent la révolution de 1917 comme l’aboutissement de l’autocratisme des tsars, de leur dureté, leur incapacité, leur fanatisme religieux, leur injustice sociale, leur total immobilisme économique. « Il n’y a rien de plus faux », s’insurge l’abbé de Nantes.

Les fameuses révolutions polonaises et les troubles universitaires de Moscou, de Saint-Pétersbourg et de Kiev ont un caractère essentiellement subversif.

« Depuis la révolution décabriste de 1825 en Russie, en passant par les insurrections polonaises de 1830 et de 1863, les essais de révolution par la terreur des années 1871 à 1881, jusqu’aux émeutes de 1905 et de 1917, il est facile de découvrir en ces agitations l’œuvre d’un complot des puissances maçonniques et capitalistes d’Occident, soutenant le judéo-marxisme allemand. Il n’y a rien de russe, ni de polonais, ni d’ukrainien vraiment, dans ces mouvements révolutionnaires.

« Durant ce dix-neuvième siècle dramatique, les tsars de Russie vécurent en bons et honnêtes princes, épris du bien de leurs peuples. Ils assurèrent tous leur mission de Représentants de Dieu sur la terre de Russie et de Défenseurs des peuples orthodoxes. Ils maintinrent sans réelle difficulté l’union paisible des diverses ethnies de leur immense empire par la seule allégeance à leur Personne sacrée, et cela même au temps de la “ russification ” forcée qu’on leur a justement reprochée. Les autonomistes ne représentèrent jamais des mouvements importants, sauf lorsqu’ils furent soulevés par des organisations maçonniques à la solde de l’étranger prussien, surtout prussien ! anglais et parfois même français.

« Ils firent évoluer la société russe dans le sens difficile d’une émancipation des serfs, d’une décentralisation des provinces, d’une autonomie administrative des villes. Enfin, ils surent faire entrer leur empire dans le mouvement général du développement industriel, et de 1881 à 1914 ils conquirent de proche en proche la première place dans le tableau des pays à forte croissance économique. C’est peut-être ce qui valut à la Russie... l’attention des “ Usuriers ” occidentaux. » (ibid., p. 21)

Mais l’erreur des tsars, comme celle de beaucoup de princes européens et même de Pie IX avant 1848, fut de croire à la possibilité d’un compromis avec la révolution. Ils admirent le régime constitutionnel comme un droit des peuples, une acquisition définitive. Ainsi Alexandre Ier élaborait en 1812 un projet de constitution que la reprise des agitations révolutionnaires dans l’Europe de 1815 arrêta. Et Nicolas II en 1917, en pleine guerre, tolérera la scandaleuse agitation défaitiste et révolutionnaire de la Douma au lieu d’adopter une attitude ferme. Le 15 mars 1917, il se croit dans l’obligation d’abdiquer et est aussitôt remplacé par un gouvernement provisoire présidé par le prince Lvov lequel commence par faire arrêter la famille impériale. À partir de là, tout s’enchaîne très vite : Lénine, réfugié en Suisse, rentre en Russie dans un wagon plombé sous la protection du gouvernement allemand. En juillet, Lvov démissionne et lui succède Kerenski. Ce dernier en appelle aux bolcheviks pour faire face au soulèvement du général en chef Kornilov qui, à la tête de son armée, veut prendre le pouvoir en main. Et cela s’achève le 25 octobre 1917 par le triomphe de la révolution bolchevique avec, à sa tête, Lénine.

Il aurait fallu « écraser dans l’œuf cette révolution bolchevique, honte de l’humanité, couvée par le capitalisme juif et transportée en Russie par le haut état-major allemand. L’Occident se hâta de la reconnaître, de la secourir, de l’aider de toute manière à triompher de la Russie soulevée contre elle. » (ibid., p. 22)

De fait, tout devait se réaliser comme la Sainte Vierge l’avait prédit quelques mois auparavant à la Cova da Iria aux trois pastoureaux. Le communisme prend possession de la Russie et la place sous un régime foncièrement inhumain, satanique. Radicalement différent de tout État normal, de toute pensée politique humaniste, de toute sensibilité nationale, même russe ! de toute civilisation, le communisme est d’abord et uniquement et universellement destructeur.

« Le coût humain de ce régime a été, on le sait, extravagant. Les guerres civiles et étrangères, les famines, les maladies et les dévastations écologiques ont tué ou empêché de naître une centaine de millions d’êtres humains. À ce premier bilan, il faut ajouter les meurtres de masse... Le communisme soviétique a assassiné 61, 9 millions d’êtres humains non combattants, nationaux et étrangers, entre 1917 et 1987... Jusqu’en 1953, il y a eu en permanence... de 2 à 4 millions de détenus dans le réseau concentrationnaire soviétique, le Goulag, avec un taux de mortalité oscillant entre 25 et 50 % par an. » (Michel Gurfinkel et Vladimir Fedorovski “ Le retour de la Russie ”, éd. Odile Jacob, p. 56 et 57)

LA DOMINATION DU MONDE PAR L’URSS ?

L’Empire russe devenu en 1922 l’Union des républiques socialistes soviétiques (urss) va connaître une formidable expansion. De six républiques (la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Arménie) qu’elle comptait à l’origine, elle passera à onze avec l’annexion des territoires d’Asie centrale en 1936 puis à quinze avec l’intégration de force, en 1940, de la Moldavie et des trois pays Baltes, à la suite du pacte germano-soviétique de 1939. C’est la signature de ce pacte secret de non-agression entre l’Union soviétique de Staline et l’Allemagne nazie de Hitler qui rendit possible la Seconde Guerre mondiale annoncée par la Sainte Vierge le 13 juillet 1917 à Fatima.

En 1945, l’avancée de l’Armée rouge jusqu’à Berlin, permettra à l’Urss de placer sous son autorité la quasi-totalité des pays d’Europe centrale avec mise en place de régimes communistes. C’est donc la construction d’un « empire dominé par une idéologie absolue, infaillible, hégémonique », comme la Sainte Vierge l’avait annoncé à Fatima, les papes Pie XI et Pie XII n’ayant pas daigné consacrer la Russie à son Cœur Immaculé. La Russie répandait ses erreurs dans le monde, anéantissant les nations placées sous son joug.

Non satisfaite de dominer toute l’Europe de l’Est, l’Urss tourne alors ses regards prédateurs vers les pays occidentaux. Ce sera la guerre froide menée par Staline et Khrouchtchev et qui atteindra, comme l’a démontré notre Père, « son degré maximum sous la dictature de Brejnev, quand fut décidée l’invasion brutale de l’Europe pour les années 80. L’élection de Reagan déclencha sur les entrefaites, en 1981, le redressement militaire des États-Unis et de l’Otan. Décidée sous l’impulsion d’Alexandre Haig, l’installation des missiles de croisière et des Pershing II en Europe visait la Russie au cœur, à Moscou. Restait aux dirigeants soviétiques un créneau de trois ans pour mettre à profit le déséquilibre acquis durant les folles années du régime Carter. Après ce serait trop tard... » (CRC n° 268, octobre-novembre 1990, p. 1)

Parallèlement, l’Urss remporte des succès considérables dans le reste du monde. Elle contribue à l’installation d’un régime communiste en Chine. Elle noue des relations de quasi-alliance avec certains pays arabes influents. Elle établit un partenariat étroit avec l’Inde. Elle soutient le régime de Fidel Castro à Cuba, défiant directement les Américains. En Afrique elle profite de la décolonisation, notamment en Angola et au Mozambique, pour prendre pied dans une région stratégiquement essentielle. Elle consolide et étend sa présence dans la Corne de l’Afrique en soutenant le nouveau régime éthiopien. En Asie, elle consolide ses positions au Vietnam en soutenant l’intervention de ce pays au Cambodge. Elle envahit même militairement l’Afghanistan.

« À la fin des années 70, conclut Anne de Tinguy, l’Urss est présente un peu partout dans le monde et elle a montré qu’elle était en mesure de peser sur de nombreuses situations. Elle paraît avoir réussi à améliorer le fameux rapport de forces en faveur du socialisme et rien ne semble pouvoir arrêter son expansion. » (“ L’effondrement de l’Empire soviétique ”, par Anne de Tinguy, éd. Bruylant, p. 33)

Mais revenons à l’échéance 1983, fixée par l’abbé de Nantes. Il prévoyait au plus tard pour cette année-là l’envahissement général de l’Europe occidentale par les troupes soviétiques. Après ce serait trop tard, car l’économie soviétique connaissait alors des défauts organiques graves, pouvant remettre en cause ses deux objectifs prioritaires à savoir le développement d’un complexe militaro-industriel parmi les plus puissants du monde, et surtout le maintien de la plus grande armée du monde.

Pour prévenir ce déluge de feu et d’acier pourtant amplement mérité par notre Occident refusant de faire pénitence, notre Père fit prier nos amis et leurs enfants et nous fûmes préservés de ce terrible châtiment à la suite d’événements providentiels : la mort de « cette brute de Brejnev » en novembre 1982 qui permit l’arrivée au pouvoir de Iouri Andropov, plus intellectuel que son prédécesseur, partisan d’une stratégie plus fine, mais déjà fort malade. Il laissa s’écouler, sans agir, l’année 1983, tandis que les Américains, cette année-là, se lancent dans le programme “ Initiative de Défense Stratégique ”, surnommé “ guerre des étoiles ”, destiné à protéger le territoire américain contre une attaque massive de missiles soviétiques. Sur ce, Andropov meurt le 2 janvier 1984 et son successeur, Constantin Tchernenko, partisan de la guerre en coup de poing, remet en marche le dispositif général d’invasion de la partie occidentale de l’Europe.

Oui, mais le 13 mai 1984 – un 13 mai ! – une terrible explosion suivie de cinq jours d’incendie ravageait la base navale et l’arsenal de Severomorsk détruisant à 80 % l’énorme accumulation de missiles qui y étaient entreposés. À cela s’ajoutent dans les mois qui suivent une nouvelle catastrophe anéantissant un grand complexe industriel d’armement en Sibérie, puis la mort coup sur coup du ministre de la Défense, le maréchal Oustinov, de son successeur, le maréchal Sokolov et enfin de Tchernenko lui-même en mars 1985.

Le secrétaire général défunt est alors remplacé par un certain Mikhaïl Gorbatchev, âgé seulement de cinquante-quatre ans. Avec lui, le danger d’un envahissement général de l’Europe occidentale par les troupes soviétiques semble s’éloigner, c’est certain. Mais personne ne pouvait alors imaginer que ce jeune secrétaire général conduirait l’Union soviétique, six années plus tard, vers sa dissolution pure et simple.

DEUXIÈME PARTIE :
DE L’UNION SOVIÉTIQUE À LA FÉDÉRATION DE RUSSIE
VERS L’ÉCLATEMENT DE L’UNION SOVIÉTIQUE

Mikhaïl Gorbatchev est apparu d’emblée à l’abbé de Nantes comme l’un des chefs d’État du moment le plus intelligent, le plus fort, le plus charismatique. Léniniste, athée et sans angoisse métaphysique, il instaurait une nouvelle méthode, un nouveau jeu qui consistait à qui perd gagne, c’est-à-dire à s’avouer d’avance vaincu, décadent, démoralisé, pour provoquer dans l’autre camp la pitié, la même désintégration des armes et des âmes. Avec les mots magiques de glasnost (transparence) et de perestroïka (restructuration), Gorbatchev pleurait sur la ruine économique de son pays, ce qui au demeurant était vrai, et tous les pays riches de s’empresser de venir à son secours. Mais comme le notait Victor Kouznetsov en 1998, « il s’agissait de renforcer le régime politique et idéologique, ainsi que les positions stratégiques de l’Urss dans le monde. » (“ L’effondrement de l’Empire soviétique ”, p. 337)

« Rien ne marche plus chez nous », déclara sans détour Gorbatchev lors d’un discours officiel prononcé le 11 juin 1985. « Encore quelques années de ce système, et nous sommes morts. » Dans la bouche du secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique (pcus), de tels propos étaient tout simplement stupéfiants. Et cela ne faisait que commencer.

UNE POLITIQUE DE DÉTENTE STUPÉFIANTE.

Sur le plan international, Gorbatchev engagea une politique d’ouverture, de détente politique qui comprendra notamment le gel réciproque de la course aux armements voire même des propositions ahurissantes de désarmement. Le 1er juillet 1985, l’inamovible Andreï Gromyko, jusqu’alors ministre des Affaires étrangères depuis 1957, voit ses fonctions transférées à Édouard Chevardnadze, un Géorgien. Avec ce dernier, Gorbatchev annonce le 29 juillet un arrêt unilatéral des expérimentations nucléaires, fait approuver par le Politburo, le 17 octobre, le retrait d’Afghanistan des troupes de l’Armée rouge, rencontre Ronald Reagan à Genève le 19 novembre, se prononce enfin, le 15 janvier 1986, pour l’élimination totale des armes nucléaires d’ici l’an 2000. Le 8 décembre 1987, signature par les États-Unis et l’Union soviétique du traité de Washington prévoyant l’élimination des forces nucléaires intermédiaires.

En contrepartie de cette politique internationale stupéfiante, l’Union soviétique obtient non seulement un répit dans la course aux armements qu’elle ne pouvait plus soutenir, mais surtout des prêts et des aides diverses de la plupart des grands États occidentaux.

Jusqu’à l’automne 1989, Gorbatchev conduira une politique étrangère que le professeur Lévesque qualifiera de « flamboyante et conquérante ». Durant cette période, le leader soviétique garde constamment l’initiative dans les affaires internationales. Ses propositions et concessions étonnantes, notamment en matière de désarmement, mettent immanquablement l’opinion mondiale de son côté. Fort de ses succès internationaux, Gorbatchev aura plus d’autorité pour conduire, à l’intérieur de l’Union soviétique, une politique de réforme qui se révélera, elle, nettement moins flamboyante.

L’ÉCHEC DE LA PERESTROÏKA.

La perestroïka, annoncée à grand renfort de publicité, notamment sur la scène internationale, se révélera en définitive, en tout cas au début, comme une série de mesures assez conventionnelles pour accroître la productivité, la qualité du travail : remplacement d’un grand nombre de cadres dans l’industrie, offensives disciplinaires sur le contrôle de la qualité, campagne antialcoolique de grande envergure qui n’aura d’autre effet que de déstabiliser gravement les recettes fiscales. Parallèlement, est lancée une politique tendant à accroître les investissements dans la construction mécanique. « Rapidement toutefois, l’inadaptation, voire la perversité de ces orientations au regard des problèmes économiques, tant structurels, que conjoncturels, apparaît », commente le professeur Bernard Chavence (« La Russie contemporaine », p. 67).

Puis, dans un second temps, la perestroïka s’attelle à des domaines périphériques de l’économie soviétique comme l’agriculture, le système des coopératives, les relations économiques extérieures qui sont libéralisées. Et enfin, elle en vient à s’attaquer au cœur même du système : le secteur industriel d’État.

Tout en maintenant le régime socialiste, Gorbatchev reconnaît la compatibilité d’activités non étatiques, c’est-à-dire, dans les faits, privées. L’objectif est d’améliorer l’approvisionnement des populations, mais sans prélever de ressources sur le secteur d’État. Cela se concrétise par des activités de travail individuel, principalement dans l’artisanat et les services, par la création de coopératives ou, plutôt, de petites entreprises rattachées à une administration locale ou à une entreprise d’État et bénéficiant d’allégements fiscaux.

Dans l’agriculture, sont réactivées des équipes ou brigades autonomes au sein des kolkhozes qui cultivent, sous contrat avec ces derniers, des terres leur appartenant. Dans les relations extérieures, certains ministères ou grandes entreprises peuvent développer des relations directes avec des partenaires étrangers, ce qui jusqu’alors n’était pas autorisé.

Enfin, en 1987, une loi sur les entreprises introduit un double régime de gestion. Le but est de réduire peu à peu l’étendue des activités planifiées au niveau central au profit d’activités autonomes.

En d’autres termes, Gorbatchev, tout en maintenant le système socialiste planifié et centralisé, desserre un peu partout les boulons et aboutit à un échec.

Sur le plan économique, la perestroïka occasionne une désarticulation complète de l’économie soviétique : déficit budgétaire, endettement extérieur, diminution des recettes fiscales, augmentation de l’inflation et enfin intensification des pénuries, autant de signes annonciateurs du chaos que connaîtra la Russie durant les années 1990. Mais il y a plus grave.

La désorganisation du système centralisé et l’absence de nouvelles règles, permettent dans les faits l’instauration de toute une économie parallèle de type capitaliste. En 1990, l’Urss comptera environ 6 millions de nouvelles coopératives qui sont en réalité de véritables entreprises privées. À la périphérie des entreprises d’État, s’organisent des structures dont les activités se révèlent très lucratives pour ceux qui les mènent, quand elles ne constituent pas un moyen pour détourner les biens publics. Enfin, le système bancaire se transforme avec la création de plus de 1 300 nouveaux établissements bancaires par des organismes publics ou des entreprises d’État ou même par le Komsomol, l’organisation des jeunesses communistes. C’est sous la perestroïka que certains personnages, tels Berezovski et Khodorkovski, dont nous aurons l’occasion de reparler, réussirent à développer des activités très lucratives.

Partant de là, ce capitalisme parallèle ne voudra plus connaître de frein et n’aspirera qu’à se développer pour prendre possession et mettre en valeur les industries et les immenses richesses naturelles du pays. Les simples réformes de Gorbatchev pour rendre plus performant le socialisme soviétique, non seulement sont un échec sur le plan économique, mais leur auteur lui-même et les structures fédérales qu’il gouverne apparaissent désormais comme un obstacle au passage rapide, radical et irréversible à une économie capitaliste, voulu par certains et dont Boris Eltsine se fera le chantre inconditionnel.

LA FIN DE L’URSS.

À force d’annoncer le désarmement et la paix pour le monde entier, de donner le sentiment que l’étau soviétique se desserre, en particulier en se montrant favorable à certaines réformes politiques dans un sens libéral en Europe de l’Est, la machine finit par s’emballer et se retourner contre le camp de celui qui l’a mise en mouvement.

Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin s’effondre et la frontière entre les deux Allemagne est démantelée. Il semble que Gorbatchev était alors favorable à « un rapprochement pas à pas entre les deux États allemands, processus dans lequel chaque concession de la part de l’Allemagne de l’Est et de l’Urss serait contrebalancée par des concessions de l’Allemagne de l’Ouest et de l’Occident en terme d’assistance économique, de désarmement et de sécurité. » (Jacques Lévesque in L’effondrement de l’Empire soviétique ”, p. 337)

Mais le 28 novembre 1989, Helmut Kohl, chancelier de la République fédérale d’Allemagne, cause la surprise en soumettant au Bundestag un plan de réunification de l’Allemagne, ce qui ne signifiait rien de moins que la fin du communisme en Allemagne de l’Est, son intégration à l’Allemagne de l’Ouest, son retrait du pacte de Varsovie et son adhésion à l’Otan. Gorbatchev s’oppose à cette réunification, mais n’envoie pas les blindés... À partir de cette date, on peut affirmer que Mikhaïl Gorbatchev perd l’initiative dans la politique internationale qu’il menait jusqu’à présent avec tant de succès et montre qu’il ne veut ou ne peut plus utiliser la force comme l’avait fait l’Union soviétique à Budapest en 1956 et à Prague en 1968.

Tout s’enchaîne alors très vite. Le rideau de fer se déchire totalement laissant les autres satellites de l’Union soviétique se détacher les uns après les autres. La Tchécoslovaquie voit le Bureau politique du Parti communiste se saborder lui-même. La Bulgarie évince Jivkov, le secrétaire général du Parti depuis 1954 et chef de l’État depuis 1971. La Roumanie abat son dictateur Ceausescu et son épouse. Solidarnosc l’emporte en Pologne.

Les peuples asservis proclament partout leur indépendance au nom de la liberté prétendue des peuples à disposer d’eux-mêmes. Et le plus incroyable est que tout se déroule avec l’assentiment de Mikhaïl Gorbatchev qui « soutient la cause des insurgés contre leurs dirigeants staliniens et, grâce à lui, cette immense mutation se fait partout sans effusion de sang, ni combats de rue ni destructions. On croit rêver », écrivait notre Père, juste après la ratification, à Moscou, du traité de réunification de l’Allemagne (CRC n° 268, octobre-novembre 1990, p. 2).

Ce mouvement d’indépendance déborde ensuite rapidement dans les quinze républiques que comptait l’Urss. Dès le début de l’année 1990, les trois Pays baltes déclarent leur indépendance. Mais surtout le 12 juin 1990, le Soviet suprême de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR), présidé par Boris Eltsine élu depuis le mois de mai seulement, vote une déclaration de souveraineté par laquelle elle se reconnaît le droit de se désengager librement de l’Urss et par laquelle elle affirme la primauté de ses lois sur la législation soviétique.

La décision était considérable, car il s’agissait d’une première étape avant une éventuelle indépendance pure et simple de la Russie. Or le retrait de la première république soviétique représentant 76 % du territoire de l’Union, 52 % de sa population et rassemblant toutes les institutions fédérales, signifiait un sabordage par elle-même de l’Urss, ce que personne n’avait alors osé imaginer. Aussitôt votée, cette décision russe provoqua immanquablement une cascade de démarches similaires dans les onze autres républiques tandis que le parti communiste perdait au fil des mois sa prééminence sur les institutions soviétiques et commençait à se diviser en composantes nationales.

La cohésion et même l’existence de l’Urss étaient donc directement menacées. Pour y parer, Gorbatchev, qui ne parvient pas à remettre au pas les trois républiques baltes, tente de redéfinir les relations fédérales entre les neuf républiques qui acceptaient encore de rester dans l’Union. Il prépare un projet de nouveau traité fédéral fondé sur la souveraineté des républiques et dans lequel le gouvernement fédéral ne se verrait attribué qu’un rôle secondaire. Le texte est publié le 20 juillet 1991 et doit être signé le 20 août par les représentants des Républiques soviétiques. Mikhaïl Gorbatchev devait en personne plaider pour sa ratification par un discours qui aurait précédé le vote.

Discours jugé important par notre Père puisqu’il en publia de larges extraits en décembre 1991. « Après soixante-dix ans de terreur bolchevique et de Goulag stalinien, écrit-il, qu’un homme ait pu transformer ce pays en terre de liberté est un prodige de sagesse politique et de force morale presque sans exemple dans l’histoire. » (CRC no 278, décembre 1991, p. 23) C’est un vibrant appel au maintien de l’intégrité d’un État « formé durant un millénaire » (sic !). Notre Père constate que « ce n’est plus Marx, mais Maurras à Moscou ! À ces mots, on entend bien que le carcan collectiviste stalinien est brisé et que la Sainte Russie reprend vie et aspire en son Président, en son sauveur ? à rentrer dans le concert des nations civilisées, européennes, chrétiennes ! » (ibid., p. 24)

Mais la réunion du Soviet suprême est empêchée par un coup d’État tenté la veille, le 19 août. Un comité autoproclamé « Comité d’État pour l’état d’urgence » retient en résidence surveillée Mikhaïl Gorbatchev, alors en villégiature à Foros en Crimée, et proclame l’état d’urgence pour six mois. Il est dirigé par le vice-président de l’Union, Guennadi Ianaïev, et comprend notamment le chef du KGB, Vladimir Krioutchkov, le ministre de la Défense, Dimitri Iazov et le ministre de l’Intérieur, Boris Pougo.

Sur le coup, notre Père, comme d’ailleurs Pierre Verluise, soupçonna une mise en scène de la part de la “ victime ” elle-même ou, à tout le moins, une collusion, pour se laisser couler et entraîner aux abîmes tout ce dont on veut se débarrasser, en particulier le Parti communiste, pour ensuite refaire surface et reprendre l’initiative (cf. “ Gorbatchev ce géant ”, CRC n° 276, septembre - octobre 1991, p. 1 sq., et CRC n° 277 novembre 1991, p. 9 sq.). De fait, la tentative de coup d’État semblait si mal préparée et menée par des personnages de si peu d’envergure qu’on pouvait légitiment se demander si tout n’était pas prévu et organisé par les intéressés eux-mêmes... pour que tout échoue. Il était par exemple invraisemblable que Boris Eltsine ait pu organiser une grotesque “ contre-révolution ”, en plein Moscou, devant la Maison Blanche, le siège du Soviet suprême de ce qui était encore la RSFSR, sans avoir été, le moins du monde, inquiété, par les “ insurgés ”. Il était plus incroyable encore que les chefs du KGB, de l’Armée rouge et du ministère de l’Intérieur réunis, donc disposant de tous les moyens de coercition possibles du pays, n’aient pas réussi dans leur entreprise.

Vingt ans après, il est difficile de connaître les véritables motivations de ces piètres rebelles. Toujours est-il que l’hypothèse d’une mise en scène par Gorbatchev ne semble pas avérée, à moins que Gorbatchev ait lui-même échoué dans ce qui aurait été un pari très risqué. Certes la tentative de coup d’État a pris fin au bout de trois jours, certes Gorbatchev a aussitôt repris les rênes du pouvoir, comme l’avait d’ailleurs prévu notre Père. Mais ces quelques heures de ce qui ne fut en réalité qu’un “ flottement politique ” n’ont fait que précipiter le sort de l’Union soviétique dont les jours sont désormais comptés. À côté d’un Mikhaïl Gorbatchev qui n’est pas parvenu à mettre d’accord les quinze républiques sur un nouveau traité fédéral et dont l’autorité est irrémédiablement ébranlée, Boris Eltsine, devenu président de la RSFSR le 12 juin, s’est acquis une aura considérable. Il lui aura suffi pour cela de se hisser sur un blindé pour marquer son opposition au “ putsch ” et laisser l’image faire le tour de la planète. Scène ridicule, mais, hélas ! suffisante pour que Boris Eltsine apparaisse aux yeux des Russes et du monde entier comme le sauveur d’une démocratie russe naissante.

En présence d’un pouvoir central de toute évidence fragilisé, d’un Boris Eltsine déterminé plus que jamais à intégrer la Fédération de Russie à l’économie mondiale capitaliste et donc pressé de la libérer du “ carcan ” soviétique, les douze républiques restantes de l’Urss vont alors proclamer les unes après les autres non plus simplement leur souveraineté, mais leur indépendance, Mikhaïl Gorbatchev ne parvenant pas à enrayer le mouvement.

Commentant ces événements au moment où ils se déroulaient, notre Père en tira une leçon politique magistrale doublée d’une analyse clairvoyante sur ce qui attendait la Russie pour la décennie à venir :

« À mon humble avis, c’est une erreur politique et une faute morale grave de se réjouir de toute décomposition sociale et de toute anarchie chez le voisin, chez l’ennemi même. Le risque de guerre n’en est pas moins grand si même il n’en devient pas plus instant, et l’ébullition des passions passe les frontières, pourrissant le monde. C’est pourquoi d’un instinct sûr, je fais des vœux depuis le 19 août pour la restauration de l’Union des républiques socialistes soviétiques et pour son président Mikhaïl Gorbatchev, tandis que je n’éprouve que répulsion et horreur en présence de Boris Eltsine, cet histrion, ce tsar de carnaval en lequel on pourrait soudain trouver un nouveau Staline ou un Khrouchtchev. J’espère le retour de Gorbatchev plus encore que je ne le prévois, et la poursuite de son grand dessein, d’une ampleur et d’un génie presque inégalés. » (CRC n° 278, décembre 1991, p. 23). Les événements qui se dérouleront en Russie les années suivantes confirmeront amplement les craintes de notre Père. Mais ce qu’il espérait voir réaliser par Gorbatchev le sera par un autre chef d’État russe.

Le 8 décembre 1991, les présidents de la RSFSR, d’Ukraine et de Biélorussie déclarent que « l’Urss en tant que sujet de droit international et réalité géopolitique a cessé d’exister ». Et le 25 décembre se produisait ce que redoutait notre Père et ce qu’un homme politique russe qualifiera en 2000 comme « la plus grande catastrophe géopolitique du vingtième siècle ».

Constatant la fin de l’Union soviétique par le retrait de toutes les républiques qui la composaient, et ainsi qu’il l’avait annoncé si une telle issue se produisait, Mikhaïl Gorbatchev, successeur de Lénine, Staline, Khrouchtchev, Brejnev, Andropov et Tchernenko, démissionnait de la présidence de l’Urss qui disparaît en fait et en droit le même jour à minuit.

Simultanément, les anciennes républiques soviétiques, à l’exception des trois Pays baltes, forment entre elles la Communauté des États indépendants (CEI) avec le leadership de la plus importante d’entre elles, la Russie revenue à ses frontières du dix-septième siècle et gouvernée par Boris Eltsine.

LA RUSSIE SAUVÉE PAR LA PAUVRETÉ

La déstabilisation de Gorbatchev par le coup d’État du 19 août 1991 laissa le champ libre à Boris Eltsine pour mettre en place pour la Fédération de Russie un programme ultralibéral élaboré par une équipe de jeunes économistes rassemblés autour d’Egor Gaïdar. Ce programme fut soutenu, pour ne pas dire appuyé, par la Banque mondiale et le FMI appelés par Boris Eltsine à élaborer des propositions de coopération et à participer aux réformes économiques. Ne manquait plus que le départ de Gorbatchev, dont les Américains s’étaient peut-être lassés, pour la mise en œuvre de ce qu’on a appelé la thérapie de choc, mais qui se révélera un choc sans thérapie.

LA RUSSIE GANGRENÉE PAR L’ARGENT.

Le 1er janvier 1992, 80 % des prix de gros et 90 % des prix de détail sont libérés. La décision est révolutionnaire, car c’était appliquer de force et du jour au lendemain le fondement même d’une économie capitaliste libérale après soixante-quatorze années de communisme. Résultat, les prix augmentèrent en un mois de 250 %. Sur l’année 1992, la variation des prix sera de 2500 %, puis de 840 % en 1993 et encore de plus de 200 % en 1994. Il faudra attendre l’année 1996 pour que cette inflation semble se stabiliser à 22 %. Cette mesure fut dramatique, car elle ruina tous les épargnants à commencer par les retraités et plongea une grande partie de la population russe dans une grande pauvreté.

Autre volet des réformes économiques : la privatisation des entreprises menée en deux temps par Anatoli Tchoubaïs, autre ministre de Eltsine. D’abord une privatisation de masse par la distribution de coupons (vouchers) à la population qui put les utiliser pour acheter des actions ou les revendre. D’une valeur faciale de 10 000 roubles, ces bons de privatisation étaient censés éviter les privatisations spontanées de la perestroïka. Ce fut en réalité une gigantesque opération d’accaparement illégal des entreprises ou de leurs moyens de production par les chefs d’entreprises eux-mêmes. La plupart des petits actionnaires ne retirèrent aucun avantage de cette privatisation en masse qui fut, en revanche, un encouragement généralisé de la corruption.

À partir de 1994, second mouvement de privatisation avec mise aux enchères de participations dans les entreprises de l’énergie, des métaux et des télécommunications. L’objectif est de combler le déficit du budget qui, en 1994, représentait 10, 6 % du PIB russe. Mais les recettes ne sont pas à la hauteur des espérances, d’où l’idée de l’État de se faire consentir par les banques des prêts gagés sur des participations dans les joyaux de l’industrie soviétique qu’elles vont pouvoir ainsi s’approprier. C’est lors de cette seconde vague de privatisation que se forment des conglomérats tels Gazprom ou Lukoïl dans le domaine énergétique, mais aussi dans le domaine industriel et financier autour de sept banques avec à leurs têtes sept “ boyards ”. Il s’agit d’une poignée d’hommes d’affaires qui purent ainsi se constituer à vil prix des empires industriels et financiers colossaux. À partir de 1996, ils prétendirent intervenir directement sur les décisions gouvernementales, en particulier dans la question sensible des privatisations, en fonction de leurs seuls intérêts.

La collusion entre Boris Eltsine et ces oligarques ira jusqu’à les faire nommer aux postes clés de l’administration présidentielle. Vladimir Potanine du groupe d’investissement Interros, accédera ainsi au poste de premier vice-premier ministre aux côtés de Viktor Tchernomyrdine avec droit de regard sur l’ensemble de la politique économique. Boris Berezovski, propriétaire du constructeur automobile Avtovaz, mais aussi de médias très influents telle la chaîne de télévision ORT, sera nommé, quant à lui, le 29 octobre 1996, à la présidence du Conseil national de sécurité, en remplacement du général Alexandre Lebed. Cette fonction lui permettra à la fois d’avoir accès aux informations les plus sensibles intéressant le gouvernement du pays, et de participer de plein droit aux réunions du Conseil des ministres. C’était le prix à payer par Boris Eltsine qui venait de se faire réélire président en 1996, contre le communiste Guennadi Ziouganov, à l’issue d’une campagne financée à hauteur de 140 millions de dollars par lesdits oligarques. Boris Berezovski révélera lui-même en novembre 1996, dans un entretien accordé au Financial Times, qu’un groupe de sept banquiers avait assuré la réélection du chef de l’État, en ajoutant que ces “ sept ” contrôlaient la moitié de l’économie. Cette collusion ou, pour mieux dire, cette soumission institutionnalisée du pouvoir politique à cette poignée d’hommes d’affaires, fut l’un des grands scandales de cette période 1991-1999.

Enfin troisième et dernier volet de cette réforme, celle intéressant la monnaie et le budget, ce dernier étant largement déficitaire. Pour y remédier, Anatoli Tchoubaïs met en place une politique de bons d’État (les fameux gko), avec un taux de rémunération très attractif. Mais la crise des paiements se généralise du fait de taux d’intérêt élevé provoquant pénurie des liquidités et fuite des capitaux, sans compter la désorganisation du système productif et la suppression des commandes de l’État lequel se révèle, par ailleurs, comme le plus mauvais payeur du pays avec des retards innombrables dans le versement des salaires et retraites des personnels du secteur public.

Pour faire face à leurs engagements, les entreprises sont contraintes de mettre en place des crédits interentreprises, le troc, l’émission de titres de paiement en tous genres. En 1994, la moitié des paiements d’électricité et un quart des impôts fédéraux sont réalisés en nature. Cela provoque l’émergence de toute une économie parallèle faite de fraudes fiscales, d’escroqueries et de commerces de produits illicites et qui représenteraient jusqu’à 40 voire 50 % du PIB !

La prétendue thérapie de choc menée par Boris Eltsine conduit la Russie tout droit à la catastrophe. À partir de la fin de l’année 1997, les recettes fiscales ne sont plus en mesure de couvrir les dépenses budgétaires ce qui provoque par ricochet un accroissement de l’endettement. Et c’est la fuite en avant. Pour financer la rémunération très élevée des titres censés eux-mêmes financer la dette de l’État, celui-ci en émet de nouveaux. Entre octobre 1997 et mai 1998, pas moins de 53 milliards de roubles sont dépensés uniquement pour payer les intérêts des GKO. L’économie russe se trouve alors au bord de l’asphyxie qu’accentue la conjoncture internationale. En août 1998, la vente massive des titres de la dette russe provoque une chute du rouble. La Russie est en état de cessation des paiements.

Mais Caroline Dufy fait ce commentaire surprenant : « Cette crise met un coup d’arrêt à des priorités économiques établies en faveur de la finance, et au détriment de l’économie réelle et du système productif. En restaurant une protection monétaire par la dévaluation du change, elle ouvre une période de remonétisation et de réactivation du marché intérieur. Elle permet de renouer avec une croissance durable. Cette nouvelle conjoncture économique, divine surprise économique, est étroitement associée à l’ère Poutine. » (“ La Russie contemporaine ”, p. 239)

L’ARMÉE ET LA DIPLOMATIE SACRIFIÉES.

L’armée russe subit de plein fouet cette politique économique. Le gouvernement n’a plus les moyens de consentir un effort financier important pour la défense. La crise économique empêche toute réforme profonde de l’outil militaire. Comme le note Isabelle Facon, les capacités opérationnelles sont très diminuées, avec des entraînements réduits à la portion congrue, acquisition de nouveaux matériels remise systématiquement à des lendemains meilleurs, impopularité croissante du service militaire et désertions massives (cf. “ Russie, les chemins de la puissance ”, p. 131 et “ La Russie contemporaine ”, p. 187). Cette situation est sans doute en grande partie à l’origine des revers rencontrés par l’armée russe dans le premier conflit en Tchétchénie (nous en reparlerons). Cette descente aux enfers de l’armée, qui était la plus puissante au monde avec l’armée américaine sous la période soviétique, entraîne nécessairement le déclin de la diplomatie russe.

En particulier dans la région du Caucase. L’année 1994 sera marquée par les découvertes des réserves en hydrocarbures de la Caspienne. La diplomatie russe n’aura aucun moyen autre que déclaratoire pour s’opposer à la montée en puissance des États-Unis dans cette région. Dans la sphère des pays occidentaux, la Russie peu à peu se voit écartée des grandes décisions internationales. À partir de 1993, les États-Unis adoptent une position plus offensive face à la Russie avec élargissement de l’Otan en direction des pays d’Europe de l’Est, en particulier la Hongrie, la Pologne et la République tchèque. La voix du pays n’est guère plus écoutée dans les négociations sur les armes stratégiques. La signature du traité Start 2 est une victoire majeure de Washington qui réussit à faire éliminer les armes qui ont fait la puissance militaire soviétique tout en préservant celles qui ont fait la sienne.

Ces quelques exemples suffisent à justifier la conclusion de Christophe Romer touchant la politique étrangère russe sous Boris Eltsine : « Aujourd’hui, la Russie n’a plus guère les moyens de sa diplomatie. Cela tient à la fois au sentiment de toute-puissance développé par Washington et à la faiblesse très réelle de la Russie qui ne dispose plus des moyens d’une grande diplomatie. L’image de la Russie et celle de son Président se sont progressivement dégradées, le monde occidental découvrant ce qui était perceptible dès avant 1991 [notre Père l’aura vu et écrit dès cette année 1991 au moment où ce “ tsar de carnaval ” prenait le pas sur Gorbatchev], à savoir que Boris Eltsine n’avait pas l’étoffe d’un chef d’État. »

C’est le moins qu’on puisse dire.

LE TOURNANT DE L’ANNÉE 1999.

D’abord le Kosovo. Il s’agit d’une province du sud de la Serbie orthodoxe, mais peuplée majoritairement par des Albanais, musulmans et indépendantistes. En 1995, c’est la fin des guerres en Croatie et en Bosnie, mais aussi la dislocation de la Fédération yougoslave. C’est à cette époque que l’UCK, le FLN albanais du Kosovo, intensifie ses actes de terrorisme et oblige l’armée serbe à intervenir pour garantir la souveraineté de l’État sur ce territoire et protéger la minorité serbe. Mais les Américains prennent le parti des Albanais. Le 24 mars 1999, en violation de toutes les lois internationales et malgré les protestations de la Russie, l’Otan lance des frappes aériennes sur la Serbie. Celle-ci est contrainte, le 9 juin, de signer un accord au terme duquel elle s’engage à retirer ses forces armées du Kosovo.

Pourtant le 12 juin, alors que l’Otan déploie ses forces d’occupation au Kosovo, deux cents soldats russes, dans le plus grand secret, réussirent à s’emparer de l’aéroport de Pristina avant de s’interposer entre les forces serbes, contraintes à la retraite, et les forces de l’Otan. Cette opération, parfaitement menée, prend de court les pays occidentaux qui ne peuvent rejeter les forces russes du Kosovo ni les intégrer aux forces de l’Otan.

C’était un renversement des alliances, comme l’a immédiatement souligné notre Père. En s’interposant entre les forces de la KFOR et les forces serbes, les Russes sauvèrent leurs frères de race et de religion, slaves et orthodoxes et non plus staliniens et titistes. Bien plus, la Russie apparaissait alors comme le seul rempart de l’Occident chrétien contre l’islam. Comme l’écrit frère Bruno : « L’affaire du Kosovo a brisé l’alliance que notre Père dénonçait dans sont étude sur la Russie, sous le nom de Trilatérale capitalo-socialiste. »

Ce renversement des alliances survenu un 12 juin, fête du Cœur Immaculé selon le calendrier moderne, annonce un nouvel événement, décisif dans l’histoire de la Russie, et qui surviendra à peine deux mois après. Pour cela, il faut revenir, au mois d’août 1998, au moment du krach financier, au moment où la dévaluation massive du rouble sera le premier signe du retour vers la sagesse politique. Au lieu de la prospérité promise, la Russie est ruinée, affamée, pillée, humiliée et doit faire face à une explosion sans précédent de la corruption et du crime organisés. La situation du pays est catastrophique, l’échec des réformes politiques et économiques est patent et les ravages qu’elles ont occasionnés soulèvent désormais un mouvement unanime de rejet de la part de tout le pays réel.

Ainsi que le constate Marlène Laruelle, « le terme de démocrate devient peu à peu négatif voire insultant dans l’opinion publique, définissant les hommes politiques qui refusent de reconnaître le pillage des richesses du pays par les oligarques. La référence à l’évidence européenne s’atténue, la démocratie est assimilée aux ravages du capitalisme et les droits politiques sont considérés comme secondaires » face à la grandeur de la Russie à restaurer, face aux nécessités matérielles que le pays réel a été contraint d’affronter du fait de sa pauvreté (“ La Russie contemporaine ”, p. 345).

Eltsine, très affaibli sur le plan physique en raison notamment de son alcoolisme, est contraint par les événements de nommer un Premier ministre qui puisse relever le pays de l’abîme dans lequel il l’a jeté et par ce biais sauver sa tête. Les qualités requises ? Un homme loyal... envers le Président, capable d’inspirer la confiance à la Douma, à l’ex-KGB et à l’armée, et d’assurer le prestige de la Russie sur le plan international. Il désignera tour à tour Evgueny Primakov le 1er septembre 1998 puis Sergueï Stepachine en mai 1999. Mais le 9 août, alors en déplacement au Daghestan objet d’une rébellion musulmane, ce dernier apprend son limogeage. Le sort de la Russie vient de basculer avec la désignation par Eltsine d’un nouveau premier ministre, inconnu du grand public et des chancelleries du monde entier : il s’agit de Vladimir Poutine. (À suivre)

frère Pierre-Julien de la Divine Marie.