Présence du Christ sous mode d’absence

Jésus apparaissant à sainte Marie-Madeleine au matin de Pâques, met fin à ses effusions en lui en promettant de plus grandes, au Ciel… Mais en attendant, il lui donne une mission, un message qu’elle doit confier aux apôtres :
« Mais va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. »
« Ce sont mes frères. » Depuis que Jésus a souffert sa Passion, il a consommé son Sacrifice, les hommes qui étaient ses serviteurs et dont il avait fait ses amis sont maintenant comme ses frères. Il distingue bien entre sa filiation qui est unique, incomparable, et la filiation des enfants de Dieu qui sont adoptés par Lui en vertu de leur foi, comme il est dit dans le Prologue (cf. Jn 1, 12-14). C’est dire que nous sommes fils de Dieu, comme Jésus mais avec cette distinction radicale qui l’isole, Lui, dans cette filiation absolument unique et incomparable, d’un Dieu de Dieu et Lumière de Lumière.
« Marie de Magdala va donc annoncer aux disciples qu’elle a vu le Seigneur et qu’il lui a dit cela. » Voilà, c’est dans la matinée.
« Le soir de ce même jour, le premier de la semaine, les portes étant closes là où se trouvaient les disciples par peur des Juifs, Jésus vint et se tint au milieu, et leur dit : “ La paix soit avec vous ! ” Ayant dit cela, il leur montra ses mains et son côté. »
Nous ne savions pas encore comment Jésus avait été crucifié. C’est par des détails de ce genre que l’on se rend compte à quel point l’Évangile est réaliste. La vue des plaies leur rappelle le supplice horrible de la crucifixion. Les synoptiques qui n’y avaient pas assisté n’en ont rien dit. Saint Jean, lui en a été bouleversé, et il attendra pour évoquer cet abîme de douleurs, la gloire de la résurrection.
« Les disciples furent remplis de joie à la vue du Seigneur. » On les comprend !
« Il leur dit alors à nouveau : “ La paix soit avec vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. ” » (v. 21)
Et voici l’ordre de mission. La vie continue, et maintenant que je suis passé d’ici-bas à une autre vie, je vous envoie dans le monde, comme le Père m’a envoyé, pour y répandre la connaissance de la vérité.
« Ayant dit cela, il souffla sur eux et leur dit : “ Recevez l’Esprit-Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. ” »
Voilà une parole qui fait inclusion avec Jn 1, 29 lorsque Jean le précurseur désignait Jésus par ces paroles : « “ Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. ” » Par cette parole, saint Jean-Baptiste annonçait que Jésus serait le Rédempteur du monde, celui par lequel seraient remis le péché global du monde et en conséquence tous les péchés qui se commettraient en raison de ce premier péché. (…) Autre inclusion : saint Jean, le Précurseur, a dit d’une part qu’il avait vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et reposer sur le Christ ; et d’autre part que cet Esprit serait l’Esprit de vie qui donnerait au monde la purification réelle, son baptême d’eau à lui ne suffisant pas.
On remarque, une fois de plus, à quel point l’évangile de Jean est marqué, tout au long, par cette attente du Saint-Esprit. Jésus semblait frustré de ne pouvoir faire porter à son enseignement toute sa puissance et sa fécondité. Il parlait à des sourds parce que l’Esprit n’était pas encore là, parce qu’il n’avait été glorifié.
Or, cela étant dit, par-ci par-là, dans l’Évangile, voilà que Jésus-Christ ressuscite, Il apparaît aux Apôtres, ses successeurs. La première action qu’il va faire en leur faveur c’est de leur souffler son souffle humain, le souffle du Verbe incarné, ne l’oublions pas ! Ce souffle corporel est porteur de l’Esprit-Saint promis. Le Christ donne ainsi aux Apôtres, le pouvoir qu’il a eu et dont il a usé lui-même pendant sa vie, de remettre les péchés, et aussi bien de les retenir. C’est un pouvoir de juge qui se déploie dans le domaine du surnaturel, du spirituel, au nom de Dieu, avec sa puissance pour pardonner ou pour condamner.
« Thomas, l’un des Douze, appelé Didyme, n’était pas avec eux, lorsque vint Jésus. Les autres disciples lui dirent donc : “ Nous avons vu le Seigneur ! ” Mais il leur dit : “ Si je ne vois pas à ses mains la marque des clous, et si je ne mets pas le doigt dans la marque des clous et si je ne mets la main dans son côté, je ne croirai pas. ” »
Ah ? Tiens ! C’est la seule fois dans l’Évangile où l’on verra ce mot de “ clou ” apparaître. Ici, le grec signifie plutôt “ dans la place des clous ”.
« Huit jours après, les disciples étaient de nouveau à l’intérieur et Thomas avec eux. Jésus vient, les portes étant closes [c’est un esprit, c’est un corps glorieux], et il se tint au milieu et dit : “ Paix à vous ! ”. Puis il dit à Thomas : “ Porte ton doigt ici : voici mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté et ne deviens pas incrédule, mais croyant. ” » (v. 26-27)
Le “ dans mon côté ” est extrêmement fort, Thomas a enfoncé sa main dans une chair qui était ouverte par une plaie béante. Ainsi, contraint par le fait, il est invité, non pas à faire la mauvaise tête, mais à croire, en Jésus, comme au témoignage de ceux qui l’avaient vu ressuscité.
En commentant ce texte, je fais toujours remarquer que Jésus était donc là huit jours avant, mais invisible, tandis que Thomas faisait sa mauvaise tête et refusait de croire ceux qui avaient vu le Christ ressuscité. Jésus entendait cela et se disait : « Bon, mon ami, attends un peu la prochaine fois je vais te donner une bonne leçon ! ». Bonne leçon pour nous aussi de savoir que même lorsque Jésus est invisible, il entend tout. Après cela les apôtres avaient de quoi être convaincus qu’il était toujours présent. Lorsque quelqu’un est toujours présent, même sans qu’on le voie, il faut se méfier de ce qu’on dit ! Voilà comment nous sommes prévenus que Jésus est avec nous jusqu’à la consommation du monde. C’est sa “ présence sous mode d’absence ” selon l’expression de mon professeur de séminaire, et dont je vous ai si souvent vanté la vérité.
« Thomas lui répondit : “ Mon Seigneur et mon Dieu ! ” »
“ Mon Seigneur ”, Cela vise le Messie, et “ mon Dieu ”, c’est le mystère profond du Christ.
« Jésus lui dit : “ Parce que tu me vois, tu crois. Heureux ceux qui croiront sans avoir vu. ” »
« Heureux », c’est une béatitude. Cela vise évidemment les générations à venir. Mais pour la génération apostolique, la grâce, c’est de voir Jésus se montrer à eux, car le Seigneur veut fonder leur ministère sur un témoignage oculaire. Puis en récompense de leur amour et pour incendier leurs cœurs d’un amour encore plus nouveau, il se présentera certainement à sa Mère en tout premier, comme la Tradition l’a toujours pensée ; ensuite à Marie-Madeleine et aux saintes femmes.
Nous autres, sommes appelés à entendre leur témoignage et à croire aux récits qu’ils ont fait des apparitions du Seigneur ressuscité. Bienheureux sommes-nous si nous ne faisons pas les imbéciles comme saint Thomas en manquant de foi et en disant : « Tant que ce n’est pas moi qui toucherai, ce n’est pas moi qui regarderai, je ne croirai pas ! » C’est une grave tendance de beaucoup de gens qui veulent être témoins de miracles, de ne s’en remettre qu’à eux-mêmes pour croire. (…)
Je n’ai pas besoin de dire : « Moi, tant que ça ne me sera pas arrivé à moi, je ne croirai pas, parce que c’est tellement parlant, que le message, cette simple récitation du fait est tellement pleine d’intelligence, de sagesse divine, de miséricorde divine que mon esprit rencontre le Cœur de Dieu dans le récit même, aussi bien que si j’y avais été, je n’ai pas besoin de le voir ! Tel que c’est raconté, je crois !
De même, de la manière dont saint Jean dit : « Il vit et il crut. » C’est tellement intelligent, ce récit est tellement plein d’une prédestination divine, qu’il n’y a pas besoin que nous y soyons. Saint Thomas a dû faire cela pour notre instruction. Et nous, les fidèles innombrables, jusqu’à la fin du monde, nous n’avons pas besoin de voir pour croire. Mais Jésus nous en félicite d’avance.
C’est une première conclusion de l’Évangile – il y en aura deux – qui tombe très bien justement, après cette vérification par Thomas de la vérité de l’apparition.
« Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d’autres signes [par exemple beaucoup d’autres apparitions] qui ne sont pas écrits dans ce livre. Ceux-là ont été mis par écrit pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie dans son nom. »
Son nom, c’est son Cœur, son Âme, son Être profond que vous ayez la vie en baignant dans sa vérité qu’il a attestée de son Sang ?
Nous le savons très bien, c’est bien la volonté de saint Jean de dire que Jésus est le Christ, qu’Il l’est toujours, et venait d’auprès de Dieu et remontait vers Dieu. Tout cela est résumé ainsi dans ce verset qui est véritablement une conclusion.
Abbé Georges de Nantes
Extrait de la retraite Saint Jean l'évangéliste, témoin de Jésus,
sept. 1990 (en audio S 110)

La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle